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Si toi aussi, tu entends souvent ton cœur parler à ta plume, viens déposer tes escarpins dans l'empreinte de nos pas.
Tu pourras alors alimenter cette rivière afin qu'elle devienne un fleuve prolifique de douceurs où tous, nous venons à notre tour, pour y tremper notre plume féconde.
Et cet affluent de pensées innombrables finit sa course magnifique dans un océan de lumières.
J'aime cet idée de partage.
Elle devrait régir le monde sans aucune faille.
Pour que nous regardions tous dans la même direction.
C'est pour cette raison que nous aimons tant la poésie... Et les poètes !...
Gérard SANDIFORT alias Sandipoete


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 Prose du bonheur et d'Elsa - Louis Aragon

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LKazan
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MessageSujet: Prose du bonheur et d'Elsa - Louis Aragon   Prose du bonheur et d'Elsa - Louis Aragon Icon_minitimeDim 17 Mai 2015 - 14:36

Louis Aragon (1897 - 1982)




Prose du bonheur et d'Elsa


Sa première pensée appelle son amour
Elsa
L'aurore a brui du ressac des marées
Elsa
Je tombe
Où suis-je
Et comme un galet lourd
L'homme roule après l'eau sur les sables du jour
Donc une fois de plus la mort s'est retirée
Abandonnant ici ce corps à réméré

Ce cœur qui me meurtrit est-ce encore moi-même
Quel archet sur ma tempe accorde un violon
Elsa
Tout reprend souffle à dire que je t'aime
Chaque aube qui se lève est un nouveau baptême
Et te remet vivante à ma lèvre de plomb
Elsa
Tout reprend souffle à murmurer ton nom

Le monde auprès de toi recommence une enfance
Déchirant les lambeaux d'un songe mal éteint
Et je sors du sommeil et je sors de l'absence
Sans avoir jamais su trouver accoutumance
A rouvrir près de toi mes yeux tous les matins
A revenir vers toi de mes déserts lointains

Tout ce qui fut sera pour peu qu'on s'en souvienne
En dormant mon passé que ne l'ai-je perdu
Mais voilà je gardais une main dans les miennes
Il suffit d'une main que l'univers vous tienne
Toi que j'ai dans mes bras dis où m'entraînes-tu
Douleur et douceur d'être ensemble confondues

Un jour de plus un jour
Que la barge appareille
Sur la berge s'enfuit novembre exfolié
Ce que disent les gens me revient aux oreilles
Il va falloir subir à nouveau mes pareils
Depuis le soir d'hier les avais-je oubliés
Mais dans les joncs déjà j'entends les jars crier

Je ne sais vraiment pas ce que peut bien poursuivre
Cet animal en moi comme un seau dans un puits
Qu'est-ce que j'ai vraiment à m'obstiner de vivre
Quand je n'ai plus sur moi que la couleur du givre
L'âge dans mon visage et dans mon sang la nuit
N'achèvera-t-on pas l'écorché que je suis

J'écoute au fond de moi l'écho de mes artères
Je connais cette horreur soudain quand il m'emplit
Faut-il donc se borner à subir et se taire
Faut-il donc sans y croire accomplir les mystères
Comme le sanglier blessé les accomplit
Si le valet des chiens ne sonne l'hallali

Quoi je dormais toujours ou qu'est ce paysage
Quel songe m'habitait dans l'intime des draps
Où tu vas je te suis
La vie est ton sillage
Je te tiens contre moi
Tout le reste est mirage
J'étais fou tout à l'heure
Allons où tu voudras
Non je n'ai jamais mal quand je t'ai dans mes bras

Je vis pour ce soleil secret cette lumière
Depuis le premier jour à jouer sur ta joue
Cette lèvre rendue à sa pâleur première
On peut me déchirer de toutes les manières
M'écarteler briser percer de mille trous
Souffrir en vaut la peine et j'accepte ma roue

Ah ne me parlez pas des roses de l'automne
C'est toujours le front pur de l'enfant que j'aimais
Sa paupière a gardé le teint des anémones
Je vis pour ce printemps furtif que tu me donnes
Quand contre mon épaule indolemment tu mets
Ta tête et les parfums adorables de mai

L'amour que j'ai de toi garde son droit d'aînesse
Sur toute autre raison par quoi vivre est basé
C'est par toi que mes jours des ténèbres renaissent
C'est par toi que je vis
Elsa de ma jeunesse
O saisons de mon cœur ô lueurs épousées
Elsa ma soif et ma rosée

Comme un battoir laissé dans le bleu des lessives
Un chant dans la poitrine à jamais enfoui
L'ombre oblique d'un arbre abattu sur la rive
Que serais-je sans toi qu'un homme à la dérive
Au fil de l'étang mort une étoupe rouie
Ou l'épave à vau-l'eau d'un temps évanoui

J'étais celui qui sait seulement être contre
Celui qui sur le noir parie à tout moment
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant
Que serais-je sans toi que ce balbutiement

Un bonhomme hagard qui ferme sa fenêtre
Le vieux cabot parlant des anciennes tournées
L'escamoteur qu'on fait à son tour disparaître
Je vois parfois celui que je n'eus manqué d'être
Si tu n'étais venue changer ma destinée
Et n'avais relevé le cheval couronné

Je te dois tout je ne suis rien que ta poussière
Chaque mot de mon chant c'est de toi qu'il venait
Quand ton pied s'y posa je n'étais qu'une pierre
Ma gloire et ma grandeur seront d'être ton lierre
Le fidèle miroir où tu te reconnais
Je ne suis que ton ombre et ta menue monnaie

J'ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j'ai vu désormais le monde à ta façon
J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson

J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleu
Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne
Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne
Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux
Tu m'as pris par la main comme un amant heureux

Il vient de m'échapper un aveu redoutable
Quel verset appelait ce répons imprudent
Comme un nageur la mer
Comme un pied nu le sable
Comme un front de dormeur la nappe sur la table
L'alouette un miroir
La porte l'ouragan
La forme de ta main la caresse du gant

Le ciel va-t-il vraiment me le tenir à crime
Je l'ai dit j'ai vendu mon ombre et mon secret
Ce que ressent mon cœur sur la sagesse prime
Je l'ai dit sans savoir emporté par la rime
Je l'ai dit sans calcul je l'ai dit d'un seul trait
De s'être dit heureux qui donc ne blêmirait

Le bonheur c'est un mot terriblement amer
Quel monstre emprunte ici le masque d'une idée
Sa coiffure de sphinx et ses bras de chimère
Debout dans les tombeaux des couples qui s'aimèrent
Le bonheur comme l'or est un mot clabaudé
Il roule sur la dalle avec un bruit de dés

Qui parle du bonheur a souvent les yeux tristes
N'est-ce pas un sanglot de la déconvenue
Une corde brisée aux doigts du guitariste
Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nues
Terre terre voici ses rades inconnues

Croyez-moi ne me croyez pas quand j'en témoigne
Ce que je sais du malheur m'en donne le droit
Si quand on marche vers le soleil il s'éloigne
Si la nuque de l'homme est faite pour la poigne
Du bourreau si ses bras sont promis à la croix
Le bonheur existe et j'y crois

[... ]

(Louis Aragon, Le roman inachevé)




Certaines strophes ont été reprises par Jean Ferrat dans son bel album consacré à Aragon :



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MessageSujet: Re: Prose du bonheur et d'Elsa - Louis Aragon   Prose du bonheur et d'Elsa - Louis Aragon Icon_minitimeDim 17 Mai 2015 - 15:59

Bonjour Lucien,

Un des plus beaux poèmes d'amour et d'espoir et si bien interprété aussi par Jean Ferrat.

Amicales bises
Jeannie.

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